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Vernaison II










Vernaison, mon pays d'enfance
et de cocagne
gît de tout son long au couchant
de ma mémoire.

Il tremble encore pudiquement caché
par le souffle de la rivière qui va
comme une vierge nue, furtive
entre les joncs dorés.

Le chemin creux
qui par la main m'y mène
se tache le soir de longues ombres bleues.

Il se plie à un bout, après le jardin fou
de Rose-Anne, pour s'achever en delta
dans la cour de la ferme.
Il marche droit un temps, parallèle au ciel,
comme une rivière de cailloux blancs
où se reflètent les nuages
puis plonge en longue glissade l'hiver,
coudoyant les anciennes écuries
où plane l'odeur émouvante du dernier cheval.

Souvent je joue là, seule,
assise au trône du talus comme à celui du monde
des coquelicots je fais des poupées
je croque des grains de blé mûrs:
j'imagine le pain qui viendra après
qu'on les aura coupés
mais je n'aime pas la terre tondue
et les moignons d'épis durs
rouges du sang de mes chevilles.

Par-là, j'ai semé les taillis de cabanes
trous de lapins où je me tiens serrée
genoux contre poitrine, et d'où j'aime
voir la pluie tomber d'un ciel de graphite.
J'y suis plus en sécurité
qu'entre quatre murs qui m'emprisonnent
et m'empêche de respirer.


2014

Commentaires

  1. Merci je me suis laissé emporter ;-) je ne me souviens pas de Vernaison I, j'aurais pu le lire ici ?

    Je ne peux m'empêcher une remarque noire sur les blés qui en France ne sont que très rarement panifiables. Nos maîtres ont décidé pour la France un un destin d'éleveurs, ce blé est cultivé à destination des animaux, on ne peut pas faire de pain ou de pâtes avec. Cet autre blé est importé, selon les volontés de la politique agricole.
    Ainsi notre peuple est esclave de la logistique financière, sans euro, sans commerce forcé, pas de pain.

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  2. Oui je crois qu'il est dans "Mémoire". C'est effrayant ce que tu dis de nos blés. Nous qui aimons tant le pain...

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  3. Comme il me parle ce poème ! C'est ma propre enfance qu'il réveille, comme la tienne entre ciel et chemins creux ;)

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    Réponses
    1. Hello Ka :) On dit que qui se ressemble s'assemble, et à lire les souvenirs des uns et des autres je me rends compte que nous avons pas mal de points communs.

      Nous aurions pu jouer ensemble, faire des cabanes sous le vent, chère F. nous nous serions bien entendues :)

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  4. Désirée, ta description est vraiment superbe et donne très envie de gambader dans ce chemin creux.
    Il y a l'âme de la campagne et des souvenirs d'enfance.
    L'on dirait du Maurice Genevois dans "le bestiaire sans oubli"
    J'aime beaucoup.
    Bises
    Renaud


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    Réponses
    1. Cher Renaud, c'est toi qui a relancé mes émotions du côté de l'enfance lorsque j'ai lu sous ta plume tes merveilleux poèmes souvenirs. Merci pour ce beau compliment. J'ai plusieurs fois évoqué ce chemin qui menait à Vernaison, c'est que vois-tu, il menait tout simplement au Paradis dans mon coeur d'enfant et plus encore dans mon coeur d'adulte :)

      Bises merci d'être passé cher Renaud et d'avoir laissé tes mots encourageants.

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  5. Quelle belle évocation d'enfance ...
    Moi aussi cela éveille mes propres souvenirs....
    Ainsi tu touches à l'universel....
    Merci.

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    Réponses
    1. Cher Alain, toucher à l'universel c'est le but de tout poète. Parfois ils n'y parviennent dans toute une oeuvre que sur un seul texte, mais quel texte!!

      Merci d'être passé.

      Amitié.

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    2. Je le lis aussi comme ça sans vouloir non plus trop bousculer

      Vernaison, mon pays d'enfance :
      par le souffle de la rivière qui va
      Il tremble encore pudiquement caché
      Le chemin creux
      et de cocagne
      qui par la main m'y mène.
      Il se plie à un bout, après le jardin fou
      dans la cour de la ferme.
      Souvent je joue là, seule,
      assise au trône du talus comme à celui du monde
      Par-là, j'ai semé les taillis de cabanes
      où se reflètent les nuages...

      Biz Dez²

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  6. Hello toi :) Honnêtement j'ai toujours trouvé très intriguant la manière dont les autres perçoivent un texte et vice versa. Parfois en lisant d'autres écrivants j'ai des pauses qui s'insèrent presque naturellement et je me dis "tiens là j'aurai mis une virgule, là j'aurai employé tel ou tel mot". C'est pas merveilleux cette manière de se fondre à l'autre à travers les mots? Pascal Quignard dans "Vie secrète" parle de la relation très intime qu'entretiennent l'écrivain et le lecteur. Pour te situer il est beaucoup question de sexualité dans ce bouquin, donc pour lui c'est une relation très intime au même titre que le sexe. Car en effet un lecteur tout entier dans sa lecture, "pénètre" bien la pensée de l'auteur. Qu'y a t'il de plus secret, intime que cela? Et il est vrai quand on y songe qu'il faut une bonne dose d'impudeur (ou d'égo) pour se livrer sans voile aux yeux d'un inconnu.

    Biz au cube ^^

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  7. J'ai ton enfance dans le sang...

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