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Fille du non-vouloir








Petit haricot de cellules tourbillonnantes qui a grandit dans un océan de larmes en guise de liquide amniotique, voilà le fond de tristesse qui clapote en son âme. A travers l'épaisseur de la chair a t'elle senti les coups ? Par le cœur de sa mère a t'elle entendu les injures ? « Putain » disaient-ils en choeur en insultant une vierge. Enceinte certes, mais vierge.

Le secret dévoilé au bout de tant d'années d'incompréhension et de douleur. L'ignorance des jeunes de cette époque-là, tout se résumait à cela. Parce qu'on ne parlait pas de « ça » en ce temps-là.

Quarante ans de bagne à traîner un boulet plus gros qu'elle.

Et tout enfin, se mettait en place, toutes les pièces du puzzle. Tous les détails s'assemblaient pour dresser le portrait de la bêtise crasse. Le regard bleu glacé de colère méchante du père, comme une guerre froide face à l'innocence de ce petit visage. Son cœur à elle qui ne comprenait pas pourquoi. Et qui tentait encore et encore de lui plaire, d'être acceptée. Aimée, même, peut-être...

Elle comprenait maintenant cette flamme noire dans ses beaux yeux quand il racontait qu'il s'était marié avec un fusil dans le dos. Et que l'enfant n'était pas de lui – il ne pouvait pas être de lui parce qu'un garçon sait qu'on ne peut engrosser une fille que si on la prend pour de bon- mais sans doute de cet italien que la bande fréquentait. Il s'était juste frotté entre ses cuisses, comment cet enfant pouvait-il être le sien ?

Il était si fort dans sa dignité outragée, le sacrifice de lui-même, de son nom, qu'il refusait de voir tous les signes de sa paternité. Et jusqu'à sa mort il n'y aura pas cru. Chaque fois qu'il l'embrassait elle voyait une ombre dans son regard glacé, de l'agacement dans son corps. Elle sentait ses nerfs se raidir. Et ça la terrassait. De honte. Quelque chose en elle se débattait comme quelqu'un qui se noie, elle cherchait des bouées, elle se raccrochait aux pommettes, à la forme des sourcils, à celle du nez délicat, aux tâches de rousseur. Mon Dieu, papa ne me nie pas !

Elle cherchait des racines pour ne pas être balayée par le vent qui soufflait depuis toujours sur sa vie. Il les lui refusait. Il disait « ma famille » manière de lui signifier qu'elle n'en faisait pas partie. Ô toutes ces blessures, innombrables blessures. Puis la maturation, l'éblouissement. Le renoncement un jour qui rend la liberté. Détachée, déliée, libre enfin de voler, de respirer. Avoir trouvé le courage de lui dire qu'elle ne voulait plus le voir, plus le subir, et avoir tenu bon jusqu'au bout. Au pied de sa tombe lui avoir secrètement pardonné et l'avoir assuré d'un amour qui a changé au fil des ans mais ne s'est jamais démenti.


Tourner     enfin     la page.    Soupir.






Venir de là, de toute l'immensité de cette douleur, de cette profonde noirceur nichée cachée au fond des âmes, de toute cette malveillance, de toute cette bêtise. Être à la fois la mémoire et le renouveau. Crever la membrane obscure comme un poing de lumière, se faire lumière soi-même. Et rayonner. N'être qu'un geyser d'amour, de bienveillance. Porter sur tout et tous un regard de tendresse et briser le cycle de l'assassinat.

Commentaires

  1. Je suis toujours fasciné par la qualité et la densité de tes textes.
    Est-ce que cette histoire est une fiction ?
    En tout cas, je connais un cas comparable dans mon entourage. Oui… Il et elle s'étaient juste frottés… eux aussi…
    Il était donc impossible qu'elle fut enceinte…
    et bien si !

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  2. "Tu te prends pour la Sainte Vierge". Ma mère a gardé des années cette vérité après l'avoir crié en vain aux siens. Et quand elle m'a tout raconté, tout s'est mis en place. C'est comme ça que j'ai pu pardonner mon père, le comprendre, comprendre toutes les parties parce que c'était important que je comprenne pourquoi chacun avait fait ce qu'il avait fait. Ou pas. On se fonde sur les actions et les paroles des autres, de ceux qui nous sont proches, il est vital de bien saisir le pourquoi de chaque mot. J'ai grandi très solitaire mais pourtant je me suis souvent dit que quelque chose veillait sur moi, me préparait à ce qui allait venir en me "bourrant" de lumière, de beauté, de chants d'oiseaux. J'ai grandi dans une certaine pauvreté, côtoyé des gens très humbles, pauvres mais d'une dignité exemplaire. Des gens qui avaient très peu mais qui partageaient encore ce peu. Je n'ai pas honte de mon milieu, je le porte avec fierté parce qu'on ne peut qu'être heureux d'avoir été baigné de tant de lumière, de tant d'humanité. J'ai un "fond de tristesse" c'est vrai, mais il y a beaucoup de joie par-dessus.

    Je ne crois pas qu'on écrive "pour les autres". On écrit d'abord pour soi, les autres ne viennent qu'après. On écrit pour dire ce que l'on a au fond du coeur. Comme le dit un autre Alain (Souchon) "chanter c'est lancer des balles" . C'est tout ce que je fais, avec les moyens que j'ai, je lance des balles en espérant que quelqu'un les attrape. Merci de me les renvoyer Alain ;)

    Bonne journée cher Alain :)

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  3. Ton texte me parle beaucoup, désirée. Moi qui, comme toi, recherche ma lumière sous les cendres jetées par la folie de ma mère.
    Une histoire d'autant plus terrible qu'elle est vraie, et racontée avec tes mots de glaive et d'éclair.
    Compassion pour toi, chère Désirée
    ¸¸.•*¨*• ☆

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  4. Tu perçois de la colère dans mes mots Célestine? C'est curieux, je les ai posé avec beaucoup de paix... :) Je viens de gens qui ont tous été en souffrance pourtant je suis très différente de ce qu'ils ont été, de leur mode de pensée et de vie. Je ne crois pas à la destinée pourtant si je considère notre histoire sur plusieurs générations je ne peux que constater que les blessures se sont transmises autant que les tâches de rousseur ou la fossette au menton. Ma grand-mère maternelle qui était très maltraitante l'avait elle-même été, j'écoute les histoires de famille, et je perçois pourquoi untel est ce qu'il est. Tant de blessures, tant de souffrance et pas l'amour qu'il faudrait pour réparer -un peu- tout ça. Moi j'ai eu une chance inouïe: j'étais au monde. Réellement. Solitaire je ne me suis jamais ennuyée une seule minute. Quand je pense à mon enfance elle est nimbée d'une lumière intense, je me rends compte que la liberté accordée par ces heures de solitude ont été fondatrice, que tout cela forme le noyau central autour duquel tourne toute ma vie. Je ne sais pas si je dois en remercier "quelqu'un" ou pas mais en tout cas je suis reconnaissante :)

    Chère Célestine la vie semble ne pas avoir été bien tendre avec toi, je t'embrasse avec toute ma sororité.

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  5. Ce que je ressens ici en lisant tes mots pleins, Dé, et ceux d'Alain et Célestine, c'est que nous sommes tous et toutes des bouts de chair et d'âme d'extrême sensibilité.

    Quelle profondeur dans l'expression, que de souffrances je lis ici.

    Arriver à se construire après tant de blessures douloureuses, de malveillance, en mal, en manque d'amour.

    Dé, devenir soit même lumière grâce au pardon ... ce père également en grande infamie, et briller pour le restant des jours... l'ignorance honteuse vécue comme une ignominie qui a soif de considération, de reconnaissance... la bétise des autres....

    "J'ai un fond de tristesse c'est vrai, mais il y a beaucoup de joie par-dessus".

    Merci Dé de l'écrire pour moi, c'est ce que je ressens au fond et par-dessus.

    Ce que je suis, comme toi, vous que je lis, là, construits de douleurs, bien seule j'étais, sûrement mal aimée, pas assez remplie d'affection... solitaires dans l'enfance nous étions, j'imagine. Âmie des livres, des rêves, des mots j'étais...

    Mais remplie de gratitude le suis à ras bord, d'être en vie, Dé.

    Merci à toi.

    Den


    *****

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    1. Chère Den, nous nous rejoignons sur le fait qui est toujours présent à mon esprit et qui fait que je reste malgré des reculades temporaires, dans la bienveillance: que les êtres humains sont très fragiles. D'ailleurs je le dis souvent.J'ai peut-être parfois l'air de condamner parce que je suis souvent véhémente mais ma nature est je l'espère très douce. Et je suis plus enveloppante que le contraire.

      Merci d'être passée et d'avoir laissé ici tes mots sensibles, merci :)

      Bise

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  6. Magnifique et douloureux! Envie de plonger dans ton liquide amniotique originel pour t'y apporter des fleurs et du sourire

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    1. T'inquiète mon marmot, de la douleur il n'y a plus. Tout cela est pacifié, éclairci. Mais c'est vrai que ça m'a occupée pendant des années. Certain.e.s à me lire penseront que c'était du temps perdu, mais pas pour moi. Il y a des gens je le vois bien qui laissent tout en arrière et filent à toute vitesse sur le fil du temps. Comme si notre passé n'avait aucune incidence. Sauf que ce n'est jamais qu'une fuite en avant et que le gros de la troupe des vieilles douleurs finissent toujours par nous rattraper. C'est pourquoi il faut faire le ménage. J'ai compris bien des choses tard dans ma vie, mais aujourd'hui je suis en paix de ce côté-là. Vraiment en paix. :)

      Merci pour le sourire et les fleurs. T'embrasse :*

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