Evidemment...




Les places sont arrivées après les "événements". En deux volées. Cinq billets officiels. Pour Elle et les potes. Deux concerts. Deux fois plus de risque d'être une cible.

Evidemment qu'elle ira. Evidemment qu'elle sera là, dans la fosse, puisque c'est l'endroit qu'elle préfère, au plus près des artistes.

Alors bien sûr que j'y ai pensé, à tous ces gens qui étaient là-bas, au Bataclan et que la mort a cueilli avec une violence inouïe. Bien sûr que je lui ai demandé d'aller dans les gradins s'il y en avait, son père a rajouté "Ou tiens-toi près des issues de secours" et elle a souri. Elle ira dans la fosse parce que c'est ce qu'elle préfère et ce ne sont pas les assassins qui vont décider de sa vie.

Peut-être décideront-ils de sa mort, mais pas de sa vie.

Et moi je convoque les anges gardiens et tous les bons esprits, je la pare d'un amour sans faille, je la vêts de lumière, je la fais invincible. Si tous mes gris-gris et mes talismans, mes prières, mon amour puissant, ne la protègent pas alors je m'incline, c'est que l'heure était venue. Et tous mes pouvoirs s'arrêtent au point de passage final.

Je n'ai pas peur, je rends ma fille au hasard, au destin, enfin je la remets entre les mains de. Je la confie, je la pousse hors de mes bras, qu'on en prenne bien soin, c'est la seule que j'ai. Je l'aime comme je n'ai jamais aimé personne, dans un don absolu. Comme je l'écrivais il y a longtemps, le véritable amour je l'ai appris de mes enfants, pas des hommes.

Elle ira au concert. Deux fois le même mois. Deux fois je vais retenir mon souffle, mon sang dans mes veines.

Et elle reviendra.

Hors la lumière





Pour que je puisse remonter
laissez-moi toucher le fond.

J'en suis encore à essuyer
le sang, les larmes
avec ma joie.



Nov 2013









Hors la haine



Francis Bacon



Il y a sous mes pieds
un torrent de haines, un flot vert-bleu
un ruban de fiel
et je reste suspendue
accrochée à mon ciel,
écorchée comme un quartier
de viande frotté de sang
et de sel.



Novembre 2015, le jour d'après...

Christian que j'aime




 "Je n'aime pas ceux qui parlent de Dieu comme d'une valeur sûre.
Je n'aime pas non plus ceux qui en parlent comme d'une infirmité de l'intelligence.
Je n'aime pas ceux qui savent, j'aime ceux qui aiment."

Christian Bobin in "Autoportrait au radiateur"
 

Suite balnéaire (3)





Surveiller la météo d'abord.

Prévision à cinq jours, trois, deux, un. Il fait beau? Partez!

Couler avec le flot vers la côte. Deux accidents en « post-it » pour se souvenir que "c'est si vite arrivé". Les bouchons c'étaient hier, aujourd'hui la route semble glisser comme le dos d'un chat qui s'étire sous la caresse du soleil.

Jouir du changement de paysage, passer du vert au maquis. Le Gard et ses clochetons de pierre sèche au-dessus des églises, les touffes de végétaux un peu maigres, économes, épineux.

Puis la sentir. Des kilomètres avant, son haleine parfumée. L'imperceptible frisson, vague émotion au creux du ventre de savoir celui du monde si près. La mer.

Arriver encore tôt et avoir plein de places où se garer. Un luxe.Tomber la chemise pour le maillot. Avoir pensé à tout, à tout y compris à la bobologie, sauf à son maillot qui bronze à la maison dans le tiroir en compagnie des petites culottes. Cornecocu! Avec son mari râlant en sourdine aller au pas de charge jusqu'à la station et acheter vite fait à prix d'or une tenue affreuse pour le bain. Sans l'essayer. Avoir une vision si déformée de son corps qu'on a choisi un maillot deux fois trop grand, une barboteuse inconfortable pour la journée. Qui baille si fort aux jambes que chaque fois que je bouge les vacanciers échoués sur le sable peuvent admirer ma lune ou mon soleil.

Heureusement ma soeur a dans son escarcelle des épingles à nourrice: j'invente le maillot punk.

Ma mer est froide.

Elle se prend pour la mer du Nord une fois de plus. Pas de méduse à dix-huit degrés, pas si folles.J'y vais quand même, ce n'est pas la température glaciale de l'eau qui va me gâcher mon plaisir !

En fait, si. J'ai les pattes sciées.

Midi. Nous dégustons des sandwichs jambon-beurre qui crissent sous la dent. C'est que Mistral nous a suivi depuis la vallée du Rhône où il souffle comme un forcené, crie dans sa camisole, entre Alpes et Cévennes. On revient croûtés, crépis, mais la peau douce à force de gommage à la crème solaire et au sable. Quand je pense qu'il y en a qui paient pour ça.

Ma fille pudique en diable s'offusque des vieux nichons qui traînent sur la plage sans aucun complexe. En riant je lui explique que la gravité est sans pitié et qu'elle tire tout vers le bas. Les seins, les ventres. Jeunesse sans pitié qui nous verrait bien nous baigner, nous femmes mûres, en costume début 1900, pour ne pas offenser leurs jeunes yeux.

Quinze heures une glace à l'eau goût citron vert. J'adore le sorbet de citron vert. Les vendeurs de glace paraissent caramélisés à force de soleil. Leurs "chichis" n'ont pas beaucoup de succès. Quelques gens du nord à couenne cramoisie bien grasse mangent des beignets gras. De belles peaux blanches s’offrent à crédit leur futur mélanome. Des seniors s’exposent presque nus en dignes héritiers du "flower power", la jeunesse a remballé ses strings. La pudeur est de nouveau tendance.


 J’ai marché dans ton ventre. J’ai marché longtemps dans tes eaux originelles au parfum placentaire. J’y étais bien, régénérée, il y avait mon père par-dessus ma tête couverte de paille, donc de terre. J’étais au centre invisible de tout, au centre de rien. Dans un nœud énergétique que nul ne voyait, que moi. J’étais dans la juste vibration puisque j’étais dans ton haleine, au point UN de la Vie. Qui d’autre était là ? Je ne saurai le dire. Y en avait-il d’autres à tressaillir, à vibrer, à transcender la plage couverte de morts ?...

La chanson d'Eurydice















Orphée...

Puisque les serpents menacent
Et qu’il ne nous est pas permis de nous aimer
Hors des enfers.
Pour échapper aux regards questeurs des vivants
Et des ombres,
Je t’aimerai à leur insu,
Dans tous les angles morts.

Je te ferai des signes, te frôlerai par l’herbe
Et la branche d’un printemps
Presque nue.
Je serai la chaleur du midi
Sur ta joue, une abeille en grève de pollen
Un papillon émotif, une fleur, un parfum.
Tout ce qui est doux en ce monde
Tout ce qui fait du bien,
Ce sera moi pour toi.

Ecoute! Sois tout entier dans la présence
Et mon chant silencieux qui questionne l’espace
Te portera mon amour mieux que ma voix.

D.T 2015

De la sagesse...








Pour évoquer sa foi, l’homme moderne doit se montrer rigoureux. Si on me pose la question « Dieu existe-t-il ? », je réponds « Je ne sais pas » car, philosophiquement, je demeure agnostique, unique parti tenable avec la seule raison. Cependant j’ajoute «Je crois que oui.» La croyance se distingue radicalement de la science. Je ne les confondrai pas. Ce que je sais n’est pas ce que je crois. Et ce que je crois ne deviendra jamais ce que je sais."
La nuit de feu - Eric-Emmanuel Schmitt