Les yeux d'Emma














Un ciel a percé

crevé

sa bulle d'orage
perforé sa membrane
a coulé à pic

s'est vidé

jusqu'à l'ultime goutte
comme un grand sablier bleu
au creux de tes yeux
emplissant la plaine immense de tes orbites
de l'idée des anges et des dieux.

Miroir d'eau.

Il n'y a jamais eu de tempête
seulement une insondable paix
dans ton regard aussi neuf que le monde.
Passage.
Porte. Il y a des portes partout
l'aube de ta prunelle est la plus évidente.
Je vois le gué pour rejoindre un seuil
et sans appréhension, je traverse.
Le coeur qui s'essaie à la lumière
est l'obole
ton sourire est la clé
et tu offres à mon âme éblouie

un droit d'entrée.





2007

...









Toutes tes certitudes empêchent mes incertitudes d'exister.




Le livre de Poonh


 Page seconde




              "- Il m'arrive de drôles de choses ces temps-ci tu sais Ooor. Je crois que je suis en train de faire une nouvelle mue...Je suis là assise au bord d'une vie et d'un coup cela pousse de l'intérieur de mon corps.

Les filaments.

Une multitude de filaments. Blancs, lumineux, vivants. Comme ces gracieuses anémones de mer, ils ondulent doucement dans l'air comme dans le vent. Je ne sais pas ce que c'est d'où ça vient, en tout cas c'est en dehors de ma volonté. C'est là et ça vit. Je ne suis pas le "noyau". Le point de départ du phénomène est ailleurs, loin, en dedans au-dehors.

Les filaments viennent caresser l'autre qui ne sent rien, ne voit rien. C'est très doux, non invasif. Peu à peu mon vis à vis est enveloppé dans une gangue luminescente. Et quoi qu'il dise je ne peux que l'aimer. Le comprendre jusqu'au fond de lui-même. Cette chose c'est de l'amour qui se matérialiserait ...juste pour mes yeux. Tu vois?"

Poonh serra plus fort ses genoux contre sa poitrine dans le cercle de ses deux bras, ses ailes l'enveloppèrent, la cachant aux yeux de tous mais pas d'elle-même. Dans l'ombre ambrée de sa plume, sa pensée s'évasait.  Ooor, toujours invisible, attendait patiemment la suite de son cheminement. Sa voix claire aux tonalités si calmes s'éleva à nouveau.



"- Tu sais, il y a des vies auprès desquelles on est assis comme au bord d'un puits. Pas besoin de se pencher pour entendre hurler la souffrance tout au fond...

Tell a un trou en elle. Au centre. Un trou rond, noir et profond. Et je suis tout au bord, tout le temps, prête à tomber. Sa souffrance tue hurle en moi.Sa souffrance est ma souffrance. Regarde: j'en tremble rien que de la dire. Sa souffrance camouflée sous les choses qu'elle possède, son goût du luxe, sa classe, son métier.  Mais tout ça c'est de la poudre aux yeux. Un maquillage putassier. Un turlututu pour masquer le vide et les larmes cachées dans l'obscurité, le soir.

Elle qui ne désire que deux bras pour l'entourer.

Parfois, le vernis rouge craque, et ce qu'il y a au fond remonte violemment. Cela atteint le bord du puits, le bord des lèvres, ça brûle certainement. Et puis...ça redescend. Faute de mots, ça redescend. Faute d'oreilles qui voudraient bien écouter. Aussi. Surtout.

J'avoue je suis lâche et ce qu'il y a au fond du trou me fait peur. Je n'ai pas encore agi, je n'ai pas encore tenté le moindre geste pour essayer, ne serait-ce qu'un peu, d'aider Tell. C'est que je ne détiens pas de miracle dans ma poche ou mes mains, je suis consciente mais j'ai de faibles moyens! Je n'ai pas de pouvoirs magiques, je ne suis pas le Maître des Illusions. Je ne suis pas de ces gugusses qui posent leurs mains sur votre visage et décrètent: Vous êtes guérie. Cela fera cent pièces d'orfle. »




Poonh serra davantage ses genoux, sachant par avance ce qu'Ooor ne manquerait pas de lui répondre. Et il le lui dit parce que tel était le rôle du Passeur, avec cette manière douce de  pousser vers l'avant et le haut ses hésitations.

"- Non, ce n'est pas vrai, Poonh voyons, tu te mens... Tu sais bien que comme tous les êtres conscients tu es toute-puissante. Si tu veux aider Tell tu le peux. Si tu veux l'envelopper de tendresse et de chaleur, tu le peux. Les filaments. Ils ne sont qu'une émanation de ton âme, de ton désir d'étreindre l'autre, de prendre Tell dans tes bras et de la bercer, de lui donner ton amour. Pourquoi ne le fais-tu pas? Tu pourrais l'ouvrir, elle serait enfin libre. De curer la blessure, de se remettre debout, d'échapper à ses propres miroirs....Mais toi...de quoi as-tu vraiment peur qui t'empêche d'agir?


Isopérimétrie





Mon âme est agrandie
par tous ceux que j'aime
par tous ceux qui m'aiment (et qui ne sont pas forcément les mêmes)
par tous ceux qui me touchent
par tout ce qui me touche
mon âme est agrandie.

Parfois je me sens comme cette peau de boeuf de Didon...




Dinette








Petit visage d’enfant, minuscule sagette,
Rosi par les cris, le jeu, la joie
Éclairé par deux gouttes bleues
Où si souvent je me jette
Et de bonheur me noie,
Petit visage, le poème d’Emma
Qui dit la vie simple, le doux plaisir d’être là
Dans un grand sourire ouvert
Sur de petites dents de chat.

Enfance, merveilleuse enfance
Trésor à chérir, avec sa dinette
Dans la cabane de bois, ses déjeuners d’herbe
Et de pâquerettes
Ses cafés pour semblant, ses ballons rouges,
Et tous ces rires dont on se souviendra, demain
Tout au fond des tempêtes.

Mais pour l’heure, la joie rose d’Emma
Fait fi des futures tempêtes
Dans un éclat de rire tout blanc,
De petites dents de chat.

2009  

Le Livre de Poonh

Page Première






La forêt bleue était calme, encore assoupie lovée dans l'aube blanche quand Ooor ,invisible, lança cette question à travers l'air, comme une pierre troue le ciel.

- Poonh?...as-tu aimé ici?

Poonh se recroquevilla sur sa branche, serrant ses genoux entre ses bras, ramenant ses ailes sur ses épaules. Elle laissa le temps s'écouler, l'eau s'apaiser en elle,  pour répondre au sage sagement.

- J'ai aimé un songe. Peut-être moins: son contour seulement.

Et un frisson parcourut sa plume avec ce bruit argentin que fait la menue monnaie des feuilles du bouleau quand le vent les chatouille.

-On t'a dit amoureuse...

-C'était un faux positif. Tout ce que je désirais c'était juste ne pas être rejetée.

-Le père encore, Poonh?

- La blessure initiale. Je l'ai mangé. Il en subsiste pourtant la partie la plus dure au creux de mon ventre, je la digère lentement.

-Mais quand bien même, Dooo, n'a t'il pas compté pour toi?

- Mon frère Dooo. Car de la même portée, du même sang, de la même orbe. Un errant.  Et si malheureux malgré son plumage brillant, son beau chant. Orgueilleux comme une trompette, si prompt à l'aveuglement. Pauvre petit. Bien sûr que je l'aime, comment faire autrement? Même s'il me rejette...

-Avance encore Poonh, tu as connu mille fois le rejet, l'exclusion, mais au fond tu ne voulais pas appartenir au groupe. Tu ne peux appartenir à aucun groupe. Dooo n'est qu'un passant, n'en fait pas un leurre pour te fuir toi-même.Ta naissance froide, ton enfance solitaire couronnée d'herbes folles et de blé dérive encore avec les nuages. Dooo n'est pas la pierre à ta cheville qui t'empêche, tu es libre de toutes entraves. Il n'est pas même un grain de sable dans les sublimes rouages de ton âme. Vois: tu n'as pas besoin d'être aimée. Tu ES l’Amour. En vérité ta seule soif c'est de te fondre dans la vibration majeure du monde. Ta solitude est d'or: tu es née pour rayonner.

-Je sais tout ça Ooor, je le sais dans mes os même si je ne puis me résoudre à voler. Pas encore. Quand à rayonner, parfois je me sens comme un soleil mort...

-N’attends plus Poonh, tout ce que tu sais tu ne peux plus te le cacher. N’est-ce point la vérité ?

-Bien sûr Ooor, bien sûr. Tous voient en moi la perle au fond de mon eau : je suis si transparente. Je n’ai jamais voulu être autrement. Mon attente doit prendre fin. Je vais voler.

Bientôt.



Floraison







Hâte-toi mon coeur,
hâte-toi de vivre!

Car il est bientôt l'heure.
Ma carcasse épuisée ne tiendra plus longtemps
le siège du sang et des humeurs.

Hâte-toi mon coeur,
hâte-toi de t'ouvrir!

De fendre ta coque défensive
sous la poussée de l'amande d'un ultime printemps.
Laisse-ton fruit mûrir, s'offrir, souffrir
tout en restant la fleur
que tu es au-dedans.
Hâte-toi mon coeur,
mon brave petit coeur.
De te donner sans plus de contrepartie
que la gran'joie d'aimer.

Hâte-toi mon coeur,
dépêche-toi, ne retiens pas, ne compte plus,
d'ailleurs, tu n'as jamais su!

Hâte-toi petite bête
et cesse d'avoir peur.
Ouvre les portes et les fenêtres,
renverse tous les murs qui te gardent et te guettent,
et qu'importe qu'ils te pillent,
tu auras eu au moins quelque utilité :
celle de nourrir un temps, les oiseaux passagers.

Ne te noie plus d'amertume, tarit cette clepsydre,
n'espère plus rien de l'autre aussi seul que toi,
aussi aveugle que toi.
N'attends plus que le vent
et sa douce caresse : il est ton seul amant.


2008