La queue du chat balance







Il y a des silences debout entre nous.
J'en connais des rebelles, parce qu'ils sont apeurés
Ils résistent à l'appel, leur échine est mouillée.
J'en connais des couards, dont le ventre est noué,
La fuite les embrenne comme goudron la marée.
Puis il y a les bleus mauves, les timides, les délicats
Ceux qui aimeraient bien, mais qui n'oseront pas,
Les tendres au col penché, ce sont mes préférés.
Ils sont tombés du ciel en oiseaux stupéfaits
Un frisson parcourt encore, leurs ailes de rosée.
Ils logent dans tes yeux, ils picorent tes lèvres
Couchent sur ton cœur et mangent tous tes « Je t'aime ».
Il y a des silences entre nous, qui n'étaient pas conviés,
Ils se posent partout, menacent de me chasser.
Il y a des silences entre nous, qu'il est temps de briser.




2008

Soldat de lait







Ils sont venus un jour
Ils ont pris tous tes fils
Même le petit à la lèvre de lait.
Ils ont ri en posant le vieux fusil
Dans ses mains de sept ans,
En lui montrant comment
Faire aboyer le chien.

Ça a fait un grand coup de tonnerre
Un éclair, qui a déchiré ton cœur
Mama
Ils t’ont frappé quand tu as supplié,
Jeté au sol, couverte de coups et de poussière.
Puis, ils sont partis avec la nuit
Emmenant tous tes fils.
Et aussi celui, plus petit que le fusil.

Tu pleures Mama, parce que tu sais
Que la guerre va les manger
Et que tu ne reverras jamais
Tes cinq fils
Et l’enfant à la lèvre de lait.


 2007

Bilan au deux tiers



Il me disait qu'il n'avait besoin de personne pour avancer.

Je n'ai pourtant jamais connu quelqu'un qui avait autant besoin des autres. Qui était aussi heureux de s'enfermer avec quelques uns.Pour avoir chaud. Pour ne plus trembler.

J'ai longtemps brûlé de faire "partie de". Des miens, des siens, d'être avec les autres ou quelques uns. Dès l'enfance j'ai démontré ce qu'on appelle des "qualités de chef". J'étais le moteur capable de mettre tout un groupe en marche. Puis j'ai grandi. J'ai laissé beaucoup d’enthousiasme aux blessures de l'adolescence. Ma véritable nature a pris le dessus je crois. Je me suis détachée naturellement des groupes pour en devenir l'observateur. Et ce que je voyais ne me plaisait pas toujours.

Le groupe sépare. De tous les autres. Du monde. Je ne voulais pas être séparée et sans vraiment m'en apercevoir je me suis satellisée. J'ai commencé à monter. De plus en plus haut. De plus en plus loin. J'étais toujours chaude mais lointaine. Un peu comme Vénus, ma planète totem, brûlante mais si loin. Si proche du soleil. Si proche de la destruction.

Je suis devenue un électron libre considérant la masse. Silencieux. Pas une sorte d'ermite acerbe, non, j'allais dans l'amour. Je tâchais de rester dans la tendresse bien qu'elle soit souvent mise à rude épreuve par moi-même et les autres. Je restais tributaire d'une grande réactivité, d'une émotivité difficilement contrôlable. Ne pas réagir demandait un véritable effort. Amoindrir, user la violence intrinsèque. Se polir jusqu'à être ronde. Mais pas trop lisse. Lisse serait ennuyeux.

Me voilà au dernier tiers de ma vie. Dans l'acceptation totale de ma singularité d'électron. Il n'y a plus de guerre sur mes terres intérieures, les conflits y sont de plus en plus rares. Un soleil mûr se lève. Il chauffe sans excès. Mon volcan s'endort sans s'éteindre: longtemps encore il bouillonnera en sourdine. Mais la joie le caressera comme un chat qui fait le gros dos, pour qu'il s'apaise et ne fasse plus trop de dégâts.

La compassion a pris doucement lentement le relais. J'observe mon regard sur les êtres, je vois tant de blessures, de fractures mal ressoudées, je n'ignore plus rien: comment les condamner? Je suis très souvent soulevée de tendresse pour ce monde et ses habitants qui font leur possible pour être simplement heureux malgré tout le mal qui leur est fait par une poignée de perdus. Je parcoure les derniers kilomètres qui demeurent pour refermer ma boucle, je n'ai pas peur de la fin qui va commencer. Je suis simplement heureuse.



Du papier sur mes doigts



Père
maintenant que tu vois tout
depuis l'autre côté,
le vois-tu ce trou, cette béance
que j'ai dans le coeur
ce vide que rien    jamais   ne vient combler
cet espace qui était à toi
où tu n'es pas venu habiter,
les vois-tu ces larmes
que je ne verse pas, ce coeur enflé
comme une voile, de tempêtes refoulées?
Cet espoir recroquevillé comme un enfant
dans le noir d'une cave
et qui me hante encore
bien que je ne crois pas
aux fantômes.
Croyais-tu que ce papier sur mes doigts
effacerait
les matins sans pain, les soirs sans dîner
les manteaux trop courts,
et tes yeux plus froids que janvier?

Ici aussi, tu as échoué.

Père
maintenant que tu vois tout
depuis l'autre côté
le vois-tu cet amour
que tu as laissé...

2013

Passage



Dame la Mort fait festin
à larges bouchées
dans la galette des miens.

Elle m'a déjà mangé les vieilles branches
apprécié mes oncles et tantes,
éclairci les rangs maigres de mes anciens.

Voilà qu'elle rode tout près, frôle ma mère
après avoir englouti mon père
la peur du vide me tient.

De la fratrie paternelle ne reste rien
une décennie a suffit pour que je me tourne
et ne trouve plus que souvenirs du passé.

On est jamais préparé à l'absence définitive
douleur et espoir de lumière
se déchirent mon coeur.

Mes os tremblent de chagrin contenu
et cherchent la moindre étincelle de chaleur
comme un vieux chat mouillé
auprès de ceux qui demeurent.

2013