Passage
Dame la Mort fait festin
à larges bouchées
dans la galette des miens.
Elle m'a déjà mangé les vieilles branches
apprécié mes oncles et tantes,
éclairci les rangs maigres de mes anciens.
Voilà qu'elle rode tout près, frôle ma mère
après avoir englouti mon père
la peur du vide me tient.
De la fratrie paternelle ne reste rien
une décennie a suffit pour que je me tourne
et ne trouve plus que souvenirs du passé.
On est jamais préparé à l'absence définitive
douleur et espoir de lumière
se déchirent mon coeur.
Mes os tremblent de chagrin contenu
et cherchent la moindre étincelle de chaleur
comme un vieux chat mouillé
auprès de ceux qui demeurent.
2013
Agua
Autrefois, Vernaison
J'avais une maison de sable et de galets
une rivière coulait
juste en bas de mon pré.
Il y avait des pêchers, cerises, abricotiers
une petite vigne
et du blé que le vent toujours balançait.
Un chemin amoureux se glissait
long et blanc au flanc de la colline
quand j'y posais le pied, je savais aller
vers mon paradis.
Une nuée d'enfants s'égayait chaque jeudi,
hors la vue des aînés,
avides de jeux et de cabanes,
nichée de moineaux griffés d'orties
cachés dans les taillis.
Nos parents quittaient nos mémoires
nous étions soudain libres
du clair matin jusqu'au soir
souverains bâtisseurs de notre république.
Tête levée
Les nuages du jour ressemblent à des barques à fond plat.
Ils dérivent lentement
sur une eau invisible où nous sommes, tout au fond
poissons envasés...
Les nuages c'est tellement beau
qu'on croirait que c'est faux.
Reflux
Je ne cherche plus des yeux
l'écueil de ses mots,
je ne suis plus dressée, toute ma sève tendue,
à guetter le timbre sombre
ce glas de sa voix
dans les lointains échos.
J'ai désuni mon front
du plus tendre mirage,
d'un rêve qui allait claudiquant
parce qu'amputé
de la moitié de son âme.
Je me suis détournée, j'ai retiré mon coeur,
mes jambes l'ont suivi
fait trois pas en arrière.
Ma bouche a quitté la bulle d'opium
où doucement, je respirais
où doucement je mourais.
Mais j'ai trop brûlé pour m'éteindre enfin sage,
je suis désormais l'âtre où crépite la flamme.
2013
Adira
![]() |
| Hengki Koentjoro |
Voix dans la nuit
comme une serpe de lumière
glanant l'amoureux par le devoir
mille fois éconduit.
mille fois éconduit.
Adira
pur esprit dans sa robe de chair
dont la fente murmure à la fente
de tous les hauts murs,
déjoue par l'écrit
la société des interdits.
Adira
déjoue par l'écrit
la société des interdits.
Adira
rebelle à bouche d'abeille
déversant l'or de son miel
à la conque de l'oreille
qui voudra bien l'aimer,
criant parfois à celle du ciel
et du Père
qui d'une brise légère,
d'un chant d'oiseau, vient encore l'apaiser.
criant parfois à celle du ciel
et du Père
qui d'une brise légère,
d'un chant d'oiseau, vient encore l'apaiser.
Et puis tout au bout, longtemps après la chute
des barrières
le pas en arrière de l'homme qui au feu
ne se donne jamais.
Alors, Adira se couche et s'endort
dans une tiédeur détestée.
Printemps
Il y a un peu de l'impatience
des fiancées
au matin du mariage
dans l'explosion soudaine
des fleurs du prunier...
***
René Barjavel écrivait:
"Jamais je ne m'habituerai au printemps. Année après année, il me surprend et m'émerveille. L'âge n'y peut rien, ni l'accumulation des doutes et des amertumes. Dès que le marronnier allume ses cierges et met ses oiseaux à chanter, mon coeur gonfle à l'image des bourgeons. Et me voilà de nouveau sûr que tout est juste et bien, que seule notre maladresse a provoqué l'hiver, et que cette fois-ci nous ne laisserons pas fuir l'avril et le mai.
Le ciel est lavé, les nuages sont neufs, l'air ne contient plus de gaz de voitures, on ne tue plus nulle part l'agneau ni l'hirondelle, tout à l'heure le tilleul va fleurir et recevoir les abeilles, les roses vont éclater et cette nuit le rossignol chantera que le monde est une seule joie. Tout recommence avec des chances neuves et, cette fois, tout va réussir."
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