Petites rimes
Fils de rien, moineau
pourquoi ces titres que tu te donnes,
fils de gueux tu revêts des habits royaux
mais d'où sors-tu cette couronne?
Vois je marche sur tes lys
humble et simple marguerite
et je pleure sur ton coeur qui m'évite
comme Myriam sur les pieds de son Christ.
2019
Chaque fois
Chaque fois que le lent mouvement des astres
qui régit l'univers
me ramènera vers toi
ne sauras-tu jamais m'accueillir
que pour me briser le coeur?
Tant de froide distance, de lippe pincée
de portes ouvertes puis refermées, dressé que tu es
sur ton propre rocher, tour à tour brûlant
puis frileux, triomphant et vaincu,
me refusant la parole
et moi les mains encore tendues.
Mais fragile sur mes deux pieds,
et si sûre de rien, car toi fuyant
instable, me donnant à nouveau le branle
le signal du départ pour que je m'éloigne,
me voilà à nouveau saisie
tirée en arrière, frappée par la voix trop claire
du clairon de la retraite,
me voilà emportée
dans le lent mouvement des astres,
où s'accordent ténèbres et lumière,
mais nous, jamais.
2019
Constatations d'usage
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| Cézanne |
"Vanité n'est pas orgueil, mon bon Fleuriot."
"Vanité est vide, orgueil est une trompette de cuivre, une poignée d'or jetée à la gueule du soleil. J'ai connu des vaniteux. Ils sonnent creux. Ce sont de pauvres gens, les blessés d'une guerre ignorée, tue pudiquement. N'empêche qu'ils se donnent les grands atours des cons en ne voulant pas dire qui ils sont vraiment." Sur ce il avala une grande lampée de rouge-qui-tâche.
"J'en ai connu un qui méprisait les faibles du haut de sa supposée supériorité. Il disait "la plèbe" avec la bouche pincée. Bin figures-toi qu'il agissait exactement comme cette plèbe qu'il vomissait: quand passaient les puissants il bêlait. Il se gonflait du jabot tout frétillant de connaître untel qui avait fréquenté les "têtes couronnées", s'ébaubissait d'avoir pour amie une donzelle qui était baronne. J'aurai dû lui demander si elle chiait des fleurs de lys tiens! Rien que pour voir sa tête!" Il se jeta une nouvelle rasade derrière la cravate.
"Mais tu me connais mon bon Fleuriot, moi je dis rien, j'observe, je compte les points de suture, je suis pas méchant. C'est juste que je supporte pas la bêtise surtout quand elle méprise. Méprise, en voilà un mot qu'est astucieux dans son double sens. Parce que dans la caboche d'un vaniteux y a souvent méprise. Aussi. J'aurai préféré que le type, là, il soit orgueilleux. Mais pour ça il faut de l'or, beaucoup d'or et lui il venait d'une famille de rien comme dit l'autre, de l'or il en avait pas. Il avait pas su en cueillir enfant pour en faire des tas à l'automne, pour les jours où il pleut. Il avait pas su regarder le ciel et ramasser les éclairs aussi bien que les arcs-en-ciel, et la neige, la neige... C'est une grâce ça tu sais mon bon Fleuriot, je croyais qu'on était tous capables de ça quand on est gosse, d'être légers et transparents au point de vivre entre deux mondes: le visible et l'invisible. Mais non, c'est une grâce qu'on a parfois, on sait pas trop pourquoi. Lui il l'a pas reçu mais il fait comme si. Alors ça marche avec les autres mais pas avec ceux qui l'ont vraiment, la grâce, tu vois ce que je veux dire Fleuriot? (Fleuriot acquiesça gravement du chef) Ceux qui ont la grâce ils sont infiniment patients, tendres, alors ils disent rien, longtemps. Ils regardent, parfois ils secouent la tête en se demandant comment on peut être aussi con en même temps que très savant, aussi aveugle, incapable à ce point d'anticiper les réactions des autres, incapable à ce point d'empathie. Peut-être que le savoir prend trop de place et qu'il mange celle du coeur, celle de l'âme, va savoir...
-Et qu'est-ce qu'il est devenu ce type au bout du compte?
-Bah...rien. Il a eut beau se parer de titres et d'étiquettes qui ne flattaient que lui et grisaient les sots, il n'a finalement pas atteint ce qu'il désirait plus que tout au monde: ne pas être ignoré. Il n'a jamais compris que pour être heureux il fallait être du côté du silence, de l'invisibilité, combien c'était bon de se fondre et de ne faire qu'un avec le monde. Il aurait pu être très heureux mais il a méprisé sa chance de l'être en n'écoutant jamais que lui, que sa vanité, que son vide...et le vide t'imagine bien Fleuriot, que ça dit pas grand chose. Ah! Si seulement il avait été orgueilleux...au moins eut-il brûlé comme le soleil...
Prière
Aba
Qu'enfin tout soit fini
ne me renvoie plus sur terre.
Regarde
vois mon âme n'est plus encombrée
lourde de la chair
ne reste de Moi qu'un fil de verre
où s'enroule ta Lumière.
Je ne crois plus en toi, j'ai traversé l'enfance
et les contes de fées,
j'ai déconstruit, j'ai simplifié,
effacé tous les mots des hommes
pour retrouver la nudité.
Je suis à nouveau dans la vibration
du monde, ta respiration initiale.
Aba
Quand je serai passée, s'il te plait
Ne me renvoie pas.
2018
D'un monde à l'autre
J'ai rêvé de Paul cette nuit.
Mes parents m'annonçaient cette incroyable nouvelle: Paul était à nouveau vivant!
A nouveau j'avais dix-sept ans. Je courais chez lui le coeur battant, sonnais à la porte de la maison rose de ses parents. Cécilia, sa soeur, m'ouvrait. Elle rayonnait: "Oui, c'était bien vrai, Paul était de retour parmi nous." C'était un miracle. Un vrai miracle.
Puis Paul passait derrière sa soeur, me souriait sans s'arrêter. Sans me reconnaître.
L'incrédulité et la stupeur, une joie, un espoir immense m'envahissaient alors. Une affreuse angoisse aussi. Quelque chose avait changé. C'était pourtant bien Paul. Ses boucles châtains se balançaient encore de chaque côté de son beau visage qu'aucun gros fil chirurgical ne raccommodait pour le rendre présentable à ceux qui avaient eu la lourde tâche de lui survivre. Son sourire était ce même sourire irrésistible que celui "d'avant". Paul souriait et le monde rougissait en battant des cils et du coeur.
C'était bien Paul. Mais un autre Paul, un garçon sans mémoire. Une enveloppe vide, vierge. Le corps de Paul sans Paul dedans.
Je l'approchais et lui parlais, espérant encore être reconnue. Il ne pouvait pas m'avoir oublié, pas moi! Mais ce Paul souriant et doux n'était pas celui que j'avais connu. Il était sans charme, sans passion, sans joie. Paul n'était pas calme, il était la Vie même, pétillante, musicale, agitée.
Alors au creux du rêve mon coeur se brisait une seconde fois, encore plus douloureusement que la première. Je voyais tous ses proches faire semblant, être heureux malgré tout, prêts à croire à cette mascarade pour peu que Paul soit à nouveau vivant. Mais Paul était bien mort, un an auparavant.
Et rien ne pouvait changer cela. Pas même tout notre amour.
Tu étais en vie
Tu pars il fait nuit.
Tu rentres il fait nuit.
Tout ton jour dans la pénombre
tu as veillé une machine
qui frappe lourdement du métal,
oubliant que par-delà les murs noirs
il y a le soleil. Ou la pluie.
Homme-outil, variable économique
courbé par le mépris et les cris
de supérieurs absurdes, écrasé
jusqu'à marcher derrière ta propre vie.
Ta vie qui se déroule sans choc, sans bruit
entre deux rails où tu somnoles
-l'index et le majeur des voleurs -
confisquée à ton insu.
2018
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| Jean-Claude Seine |
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