Massacre à la tronçonneuse



Oui, je sais. Je sais. Ce n'est "qu'une tourterelle".

Mais depuis un mois ma fille et moi nous l'avons observé en train de faire son nid avec son mâle, à trois mètres de notre balcon. Dans le grand cèdre. Ils avaient choisi une branche assez basse, le nid à peine dissimulé par un rideau de branches fines. Depuis un mois ils allaient, venaient. Lui prenant sa place tous les soirs sur le nid pour qu'elle puisse se nourrir. Nous avons observé leur ménage et leur manège avec intérêt, espérant bientôt apercevoir les petits.

Il y a trois jours enfin, nous avons aperçu deux petites têtes, ou plutôt deux gros becs ouverts qui s'agitaient. Nous nous sommes extasiées comme deux enfants.

Et puis hier ils ont débarqués. Les élagueurs. Il y a un vaste programme de rénovation de nos vieux immeubles en ce moment. Et l'opulence verte de mon ami le grand cèdre, gène les engins. Je leur ai dit "il y a un nid" , ils ont hochés la tête. Ce n'est pas la première fois qu'ils en détruisent un j'imagine.

Dame tourterelle est restée jusqu'à ce que la première branche tombe. Elle a dû abandonner ses deux oisillons. Hier après-midi il pleuvait des branches vertes vigoureuses. Et j'avais mal au ventre. Ils ont massacré ce cèdre qui est mon ami depuis vingt-cinq ans. Si atrocement mutilé que je ne sais pas s'il va s'en remettre. Une étude récente a prouvé que les arbres souffrent. Le mien gémit dans ma tête et ses moignons sont un vivant reproche.

Ma fille m'a grondé alors j'ai quitté la fenêtre. Je ne suis revenue que lorsque tout était accompli. J'ai vu le nid à terre. Et les deux oisillons écrasés.

Hier soir la tourterelle aussi, est revenue, passant de branches en branches, ne reconnaissant sans doute plus rien, elle cherchait son nid, faisait des bruits avec sa gorge. Peut-être appelait-elle ses petits, je ne sais pas, je ne connais rien aux tourterelles. Je sais juste que par cette risible empathie qui me caractérise, je me suis sentie triste tout le soir.

Ce matin la tourterelle est encore là. Et je suis si désolée pour elle...

D'un monde à l'autre




J'ai rêvé de Paul cette nuit.

Mes parents m'annonçaient cette incroyable nouvelle:  Paul était à nouveau vivant!

A nouveau j'avais dix-sept ans. Je courais chez lui le coeur battant, sonnais à la porte de la maison rose de ses parents. Cécilia, sa soeur, m'ouvrait. Elle rayonnait: "Oui, c'était bien vrai, Paul était de retour parmi nous." C'était un miracle. Un vrai miracle.

Puis Paul passait derrière sa soeur, me souriait sans s'arrêter. Sans me reconnaître.

L'incrédulité et la stupeur, une joie, un espoir immense m'envahissaient alors. Une affreuse angoisse aussi. Quelque chose avait changé. C'était pourtant bien Paul. Ses boucles châtains se balançaient encore de chaque côté de son beau visage qu'aucun gros fil chirurgical ne raccommodait pour le rendre présentable à ceux qui avaient eu la lourde tâche de lui survivre. Son sourire était ce même sourire irrésistible que celui "d'avant". Paul souriait et le monde rougissait en battant des cils et du coeur.

C'était bien Paul. Mais un autre Paul, un garçon sans mémoire. Une enveloppe vide, vierge. Le corps de Paul sans Paul dedans.

Je l'approchais et lui parlais, espérant encore être reconnue. Il ne pouvait pas m'avoir oublié, pas moi! Mais ce Paul souriant et doux n'était pas celui que j'avais connu. Il était sans charme, sans passion, sans joie. Paul n'était pas calme, il était la Vie même, pétillante, musicale, agitée.

Alors au creux du rêve mon coeur se brisait une seconde fois, encore plus douloureusement que la première. Je voyais tous ses proches faire semblant, être heureux malgré tout, prêts à croire à cette mascarade pour peu que Paul soit à nouveau vivant. Mais Paul était bien mort, un an auparavant.

Et rien ne pouvait changer cela. Pas même tout notre amour.

Tu étais en vie




Tu pars il fait nuit.
Tu rentres il fait nuit.

Tout ton jour dans la pénombre
tu as veillé une machine
qui frappe lourdement du métal,
oubliant que par-delà les murs noirs
il y a le soleil. Ou la pluie.

Homme-outil, variable économique
courbé par le mépris et les cris
de supérieurs absurdes, écrasé
jusqu'à marcher derrière ta propre vie.

Ta vie qui se déroule sans choc, sans bruit
entre deux rails où tu somnoles
-l'index et le majeur des voleurs -
confisquée à ton insu.



2018
Jean-Claude Seine

Dix à table

Anjony



           Nous étions dix à table et tous nous échangions sur notre journée, tout ce que nous avions découvert des beautés de la région. Encore imprégnée de ces mêmes beautés, je me suis tournée vers ce jeune couple et j'ai commencé à leur dire combien la route qui menait au château était belle avec ses coteaux rouges, ses arbres jaunes, sa pierre noire luisante sous la pluie. Et puis c'est arrivé. Comme souvent, j'ai accroché leurs yeux. La politesse dans leurs yeux et au-delà de la politesse, leurs pensées trahies. Ils me regardaient gentiment comme on regarde un déficient, une illuminée qu'il ne faut pas contrarier.

Je ne suis pas une illuminée.

Je suis seulement un être vivant dans le monde vivant. Je suis seulement un être qui est dans sa vie à l'instant où il la vit. Je suis seulement présente. Complètement. Je vois ce qu'il y a à voir. Tout ce qu'il y a à voir, toute la beauté ordinaire extraordinaire, tout ce que vous jugez misérable,  ces choses, ces couleurs, ces odeurs, la cloche des vaches dans le val où coule un vert intense, celle plus cristalline des moutons qui rentrent seuls à la bergerie quand tombe le soir et que monte des bois mauves et roux une brume épaisse, l'haleine de la terre. La dernière  rose rouge avant la morsure de l'hiver, la première neige qui ne veut pas disparaître à l'ubac des collines, le velours du chat noir qui dort comme ceint par la couronne d'un panier d'osier, le parquet cinq fois centenaire que tant de pieds, de générations d'hommes, de femmes, d'enfants ont foulé. La vieille maison qui respire sous son chapeau de lauzes bleues...j'écarte les bras, j'embrasse tout, je prends tout. J'en fais de l'or. Pour moi. Du pain pour me nourrir l'âme.

 Je ne peux pas parler. Je ne peux pas vous parler. Juste écrire. Il convient de rester toujours à la surface des choses sinon on sort du cercle. On se satellise. On reste seul. Sans connaître cette délicieuse illusion d'être avec tous les autres. Cet alcool fort qui nous fait voir la vie en rose en nous étourdissant. Mais je ne bois pas. Je ne fume pas non plus. Je n'ai de vraie dépendance qu'à l'amour.

AGAPE.

Tant pis, je suis un coucou. Tombé dans le grand nid des Hommes, d'apparence ordinaire, commune, mais un coucou. En finirai-je un jour avec cette souffrance-là, de n'être comme personne, de n'appartenir à aucun groupe, aucun ensemble, d'être toujours frissonnante parce qu'à part, parce que née avec des yeux pour voir?

Toutes les réponses sont en nous. Je sens, je sais, mon intuition me le souffle que l'issue est par le haut, par le dépassement de soi dans l'amour.

Mais la question demeure sans orgueil aucun, juste un soupçon de faim, et se balance doucement dans le vent: Y a t'il quelque part, quelqu'un qui me ressemble?...

Venise




Ô mon coeur, trésor, ma vie
s'écoule empruntant les canaux
de ton regard de mousse verdi.
Je tangue et gondole autour des roses
de ton torse, ce palais d’ocre que le soleil
a doucement tendri.
Je t'ÂME de toute mon aime.
Je viole à toutes gambes, m'élève
m'envoile où souffle ton nom
et du coup, me gonfle comme un gonfalon.
Je suis pomme à paumes, les tiennes
accueillantes à chère tendre et si chaudes
que je compote à glouglous radieux.
Oui, je t’âme mon grand canaille
Dessus dessous je ne suis plus qu’un pont
Et des  soupirs.


2017



Des mots qui volent tout seuls...



Si j'avais dû voler des mots, j'aurais volé ceux de Christian (Bobin) ou ceux de Andrée (Sodenkamp) qui m'ont si bien nourris,  et ceux de quelques autres qui m'ont un jour transpercée, puis ont fait en moi des petits.

J'aurais volé des mots étincelants de lumière, aussi beaux que le matin. J'aurais volé la profondeur et l'altitude, j'aurais volé la clarté et le sens.

Mais plutôt que des mots si j'avais dû voler quelque chose, j'aurais volé un coeur.

Voire, une âme.

Mais je n'ai jamais rien volé. Si j'ai volé quelqu'un ce n'est que moi-même. Ma muse c'est moi. C'est ma voix intérieure. Rien ne me vient de l'extérieur que je n'ai ré-inventé, re-crée. Cela me parait tellement évident. On ne parle jamais que d'un autre que l'on invente, interprète, un autre déformé, un Autre autre. Comme l'écrivait Christian Bobin: "L'homme dont je parle dans mes livres n'existe pas". De même, l'homme qui parcourt depuis longtemps mes textes et dont tout un chacun peut apercevoir la silhouette bleue entre chaque lettre, n'est que ma création. Ma muse c'est moi-même qui me l'a suit enfantée. Ma capacité à écrire de la poésie je ne la dois à personne qu'à moi, même si j'ai été transcendée par d'innombrables écrivains et poètes.

J'ai longtemps pensé à cette "muse", je l'ai décortiquée. On s'inspire ici et là mais on ne vole rien parce que tout est passé au tamis fin de nos propres filtres. Et tout n'est que re-création. L'humain bien évidemment n'y échappe pas ce qui me donne à penser que l'Autre reste un mystère. On ne connait jamais personne. Vraiment. Vraiment vraiment. Vous voyez ce que je veux dire? Celui qui partage ma vie depuis maintenant près de trente ans, bien que je l'aime, que j'ai pour lui la tendre bienveillance, il demeure dans les angles de son regard de grands mystères. Pareil pour ces deux enfants que j'ai mis au monde: mystère. C'est un peu effrayant. C'est très interpellant. Comme l'écrivait Goldman dans une de ses chansons: "On ne saura jamais ce qu'on a vraiment dans le ventre caché derrière nos apparences". Alors à plus forte raison l'autre...

Une muse n'est rien de plus qu'un papillon qui passe. Un papillon que je caresse de ma propre lumière. Que j'enveloppe d'amour aussi, parfois. Mais je ne vole pas au papillon ses couleurs, ni sa légèreté: je les passe au prisme de mon regard avant de les coucher entre mes lignes. Et ce regard poétique le transforme. le transmute comme l'or (je l'espère! ;) ) Le fait plus beau peut-être qu'il n'est réellement. C'est ça être poète. Je crois.

Fille du non-vouloir








Petit haricot de cellules tourbillonnantes qui a grandit dans un océan de larmes en guise de liquide amniotique, voilà le fond de tristesse qui clapote en son âme. A travers l'épaisseur de la chair a t'elle senti les coups ? Par le cœur de sa mère a t'elle entendu les injures ? « Putain » disaient-ils en choeur en insultant une vierge. Enceinte certes, mais vierge.

Le secret dévoilé au bout de tant d'années d'incompréhension et de douleur. L'ignorance des jeunes de cette époque-là, tout se résumait à cela. Parce qu'on ne parlait pas de « ça » en ce temps-là.

Quarante ans de bagne à traîner un boulet plus gros qu'elle.

Et tout enfin, se mettait en place, toutes les pièces du puzzle. Tous les détails s'assemblaient pour dresser le portrait de la bêtise crasse. Le regard bleu glacé de colère méchante du père, comme une guerre froide face à l'innocence de ce petit visage. Son cœur à elle qui ne comprenait pas pourquoi. Et qui tentait encore et encore de lui plaire, d'être acceptée. Aimée, même, peut-être...

Elle comprenait maintenant cette flamme noire dans ses beaux yeux quand il racontait qu'il s'était marié avec un fusil dans le dos. Et que l'enfant n'était pas de lui – il ne pouvait pas être de lui parce qu'un garçon sait qu'on ne peut engrosser une fille que si on la prend pour de bon- mais sans doute de cet italien que la bande fréquentait. Il s'était juste frotté entre ses cuisses, comment cet enfant pouvait-il être le sien ?

Il était si fort dans sa dignité outragée, le sacrifice de lui-même, de son nom, qu'il refusait de voir tous les signes de sa paternité. Et jusqu'à sa mort il n'y aura pas cru. Chaque fois qu'il l'embrassait elle voyait une ombre dans son regard glacé, de l'agacement dans son corps. Elle sentait ses nerfs se raidir. Et ça la terrassait. De honte. Quelque chose en elle se débattait comme quelqu'un qui se noie, elle cherchait des bouées, elle se raccrochait aux pommettes, à la forme des sourcils, à celle du nez délicat, aux tâches de rousseur. Mon Dieu, papa ne me nie pas !

Elle cherchait des racines pour ne pas être balayée par le vent qui soufflait depuis toujours sur sa vie. Il les lui refusait. Il disait « ma famille » manière de lui signifier qu'elle n'en faisait pas partie. Ô toutes ces blessures, innombrables blessures. Puis la maturation, l'éblouissement. Le renoncement un jour qui rend la liberté. Détachée, déliée, libre enfin de voler, de respirer. Avoir trouvé le courage de lui dire qu'elle ne voulait plus le voir, plus le subir, et avoir tenu bon jusqu'au bout. Au pied de sa tombe lui avoir secrètement pardonné et l'avoir assuré d'un amour qui a changé au fil des ans mais ne s'est jamais démenti.


Tourner     enfin     la page.    Soupir.






Venir de là, de toute l'immensité de cette douleur, de cette profonde noirceur nichée cachée au fond des âmes, de toute cette malveillance, de toute cette bêtise. Être à la fois la mémoire et le renouveau. Crever la membrane obscure comme un poing de lumière, se faire lumière soi-même. Et rayonner. N'être qu'un geyser d'amour, de bienveillance. Porter sur tout et tous un regard de tendresse et briser le cycle de l'assassinat.

En gestation







C'est parti. Un bon moyen de sortir de la procrastination? J'espère. Si quelqu'un a déjà publié en gratuit sur le net autrement qu'en pdf ce serait bien aimable de m'expliquer comment. Sinon après Alain me gronde hihi. Je prépare cependant la version papier. Et puis j'aimerai bien inclure quelques dessins. Ah oui le titre: c'est mon pseudo mail depuis plus d'une décennie. Et puis c'est un recueil de poésies sensuelles. Voilà. Et puis si vous trouvez ma couverture trop succincte dites-moi ce que vous rajouteriez.

2018



A mon entrée au collège, ma mère m'a inscrite à la bibliothèque locale. A l'époque dans notre ville c'était encore l'ancienne bibliothèque logée dans les locaux d'un couvent du Moyen-Age. Un lieu magique qui sentait l'encaustique et les vieux papiers. J'adorais y passer des heures. Des heures plus lumineuses que celles que je vivais chez moi. Des heures de voyage, de rêverie, sans personne pour me houspiller parce que j'étais "encore dans des bouquins". J'ai beaucoup lu. Vraiment beaucoup. Tout le rayon des contes et légendes du monde y est passé. Les romans de science-fiction aussi. Barjavel bien sûr, et puis des romans qui m'ont singulièrement marquée comme ce "Message pour l'avenir" de J&D Lemay. On était en 1973 et l'an 2000 c'était de la vraie science-fiction. On en rêvait. On l'imaginait. Puis il est arrivé. Et finalement rien de ce qu'on avait imaginé n'est advenu. Ni le pire, ni le meilleur.

Nous voilà en 2018. Rien que de le dire m'épate.Vraiment je suis stupéfaite.

Je ne sais pas pour vous mais je n'ai pas de résolutions pour cette nouvelle année. J'ai quelques projets mais rien de bien défini. Alors m'atteler enfin à ces recueils que j'ai en tête et tourner la page. Passer à autre chose. Laisser le passé derrière moi définitivement et avec ce que je ne comprends pas, les mots que je ne comprends pas, et qui tout au bout me font du mal. Laisser derrière soi les doutes, les jeux troubles, les jeux qui ne satisfont jamais que ceux qui gagnent sur tous les tableaux. Je laisse ça derrière moi. Voilà ma résolution: me détacher totalement. Reprendre mon vol interrompu depuis quelques mois,  j'aspire au ciel. En parlant de ciel. La semaine dernière je suis allée jusqu'à Grenoble. Il faisait très mauvais. Sur le retour, il y a eu soudain une trouée de lumière. Et j'ai vu un aigle. Un nuage en forme d'aigle. Parfaitement dessiné dans le ciel. Les ailes déployées, le bec, la forme de la tête, tout. Et la lumière qui était comme une frange magique tout autour de cette silhouette parfaite. Je me suis exclamée devant la beauté de la chose mais personne d'autre ne l'a vu. Je me suis tue tout le reste du voyage me demandant pourquoi il n'y avait que moi à voir ces "signes".


Donc voilà, pas de résolutions pour moi. Des petites choses, des petits projets, des petites marches pour sortir de mon marasme, pour retrouver la foi, l'espoir, la joie et la lumière. Fermer la télévision, les réseaux qui n'ont de sociaux que le nom, me consacrer à ce que je sais faire de mieux: créer. Ceci dit très humblement. Renouer à la grande solitude intérieure qui est aussi source de paix...

Mais c'est pte bin des résolutions en fin de compte...;)